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Une fuite en avant inquiétante

La Côte d’Ivoire vient d’effectuer une levée de fonds historique sur les marchés internationaux en mobilisant 1,75 milliard de dollars (un emprunt d’à peu près 1 050 milliards de francs CFA) via une émission d’Eurobonds. Présentée comme un succès, cette opération, réalisée à un taux de 6,45% sur une maturité de 11 ans, vise officiellement à rembourser des obligations existantes et à optimiser la gestion de la dette publique. Pourtant, derrière ces chiffres impressionnants se cache une réalité plus préoccupante : le pays s’endette pour rembourser ses dettes, un cycle dangereux qui pourrait à terme conduire à une crise financière.

Une dette qui se recycle

Ce n’est pas la première fois que la Côte d’Ivoire adopte cette stratégie. En février dernier, le pays avait déjà mobilisé 450 milliards de francs CFA sur le marché régional de l’UEMOA pour les mêmes raisons : refinancer des obligations à court terme en contractant de nouveaux emprunts à plus long terme (Voir cet article : La Côte d’Ivoire lève 450 milliards FCFA : une réussite ou un piège de l’endettement ?). Ce roulement de la dette peut sembler une stratégie viable à court terme, mais il cache une réalité plus complexe. Il repose sur une condition fragile : la capacité future du pays à générer suffisamment de ressources pour honorer ses engagements.

Or, la dette publique ivoirienne ne cesse d’augmenter, dépassant aujourd’hui 60% du PIB. Si l’économie ralentit, si les taux d’intérêt augmentent ou si les investisseurs deviennent plus frileux, ce modèle pourrait rapidement s’effondrer, mettant l’État dans une situation délicate.

Une dette qui ne finance pas l’avenir

L’endettement peut être un levier de croissance lorsqu’il sert à financer des infrastructures ou des projets productifs capables de générer des revenus. Mais dans le cas présent, les fonds levés ne servent qu’à rembourser des créances existantes, sans investissement direct dans des secteurs stratégiques.

Cela signifie que la Côte d’Ivoire ne crée pas de richesse nouvelle avec cet argent. Elle se contente de repousser ses échéances, tout en alourdissant le poids de sa dette. Une dette qui devra être payée tôt ou tard, avec des intérêts toujours plus élevés.

Les dangers de cette stratégie

  1. Une dette en constante augmentation : en rééchelonnant systématiquement les remboursements, on repousse le problème au lieu de le résoudre.
  2. Une dépendance accrue aux marchés financiers : en s’appuyant principalement sur les financements internationaux, la Côte d’Ivoire s’expose aux fluctuations des taux d’intérêt et à la volatilité des investisseurs.
  3. Un risque de perte de confiance des investisseurs : si la dette devient trop lourde, les marchés pourraient durcir leurs conditions, rendant l’accès aux financements plus difficile.
  4. Une fragilité face aux chocs économiques : une crise mondiale ou une baisse des revenus fiscaux pourrait plonger le pays dans une situation critique.
  5. Un fardeau pour les générations futures : plus la dette s’accumule, plus son remboursement pèsera sur les finances publiques à long terme. l’endettement public doit être géré avec précaution pour éviter de transférer un fardeau trop lourd aux prochaines générations

Quelles alternatives ?

Plutôt que de recycler sans cesse la dette, la Côte d’Ivoire devrait :

  • Attirer plus d’investissements étrangers directs (IED) pour financer son développement sans s’endetter excessivement.
  • Mieux contrôler ses dépenses publiques pour limiter le recours aux emprunts.
  • Renforcer la collecte fiscale pour améliorer les revenus de l’État et financer les obligations sans recourir systématiquement à la dette.
  • Investir dans des secteurs productifs qui peuvent à terme générer des revenus suffisants pour rembourser les dettes sans peser sur les finances publiques.
  • Développer un marché financier domestique plus solide, afin de dépendre moins des financements internationaux.

Une alerte plutôt qu’un succès

Loin d’être une prouesse économique, cette levée de fonds de 1,75 milliard de dollars illustre une tendance préoccupante : la Côte d’Ivoire s’endette pour survivre, et non pour se développer. Tant que la croissance économique se maintient, ce modèle peut fonctionner. Mais en cas de turbulences, la dette pourrait devenir un fardeau insoutenable.

Il est temps pour le pays de repenser sa stratégie financière et de sortir du piège de l’endettement perpétuel avant qu’il ne soit trop tard.